La Chine et la Grande Guerre

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Historienne et sinologue enseignant dans le nord de la France, à l’Université du Littoral Côte d’Opale, Li Ma a publié le mois dernier son très intéressant La Chine et la Grande Guerre aux éditions du CNRS. Cet ouvrage est le fruit d’un long et impressionnant travail qui l’a amené à consulter les archives de huit pays (France, Belgique, Canada, Royaume-Uni, Japon, Chine, États-Unis et Taiwan) ainsi que de nombreuses sources imprimées et d’autres travaux d’historiens.

La somme des documents consultés et leur exploitation lui a permis de livrer un travail qui se lit avec grand plaisir et sans devenir indigeste, car il tient en un peu plus de 300 pages richement illustrées, avec de nombreux tableaux et des cartes, le tout servi par un style clair et précis. Ces remarques préalables faites, revenons sur le sujet traité par Li Ma : en trois parties, plan cher aux historiens, elle explique le rôle joué par la Chine lors de la Première Guerre mondiale. Le pays fut en effet lui aussi concerné par cette conflagration mondiale, bien qu’on n’y pense pas forcément.

Le premier moment est avant tout l’occasion de faire le point sur la situation de ce pays au début du XXème siècle, avec une remise en perspective historique qui réexplique l’importance des décennies précédentes pour l’Empire du Milieu. Constamment mis en difficultés par les puissances européennes et le Japon depuis 1839, par un mélange de force brute, de menaces et de traités inégaux… Il n’a pas été totalement colonisé comme d’autres territoires mais se trouve dans un état de sujétion économique et diplomatique laissant craindre à sa réduction à l’état de fantoche en 1911. Les grandes puissances possèdent des villes entières où leur loi règne, commercent avantageusement et s’installent de plus en plus dans les moindres aspects de la vie locale.

C’est à ce moment que la vieille dynastie régnante, les Qing, est renversée par une révolution qui, si elle installe une République, ne parvient pas à rétablir l’ordre durablement. Alors que la guerre éclate en Europe (août 1914), le pays se déclare neutre par crainte de voir des combats sur son sol. Li Ma explique alors très bien la duplicité du gouvernement japonais de l’époque, désireux de pousser son avantage et de parachever ses conquêtes précédentes (Taiwan, la Corée). Ainsi, débarquant illégalement dans la province du Shandong, il s’empare par la force de la légation allemande de Qingdao après un siège en règle, seul affrontement militaire de 14-18 sur le territoire chinois.

Or, cette terre n’est pas rendue à la Chine et Pékin craint de plus en plus les visées japonaises, que l’Entente, alliée de Tokyo, ne réfrène pas vraiment. La deuxième partie explique donc que la Chine ait voulu se rapprocher de Londres et Paris pour être considérée comme leur alliée et engranger des bénéfices au traité de paix final, ainsi que se protéger du Japon. Si elle ne déclare la guerre à l’Allemagne qu’en 1917, elle permet plus ou moins officiellement le recrutement par l’Entente de centaines de milliers de travailleurs civils pour des travaux de terrassement, de creusement de tranchées ou en usines en France et en Russie, où les combats ont tué beaucoup de main d’œuvre.

L’auteure décrit minutieusement les tractations liées à l’embauche de ces personnes et leur transport en Russie, mais surtout en France où ce pays et le Royaume-Uni les emploient. Or, on est d’emblée frappé par leur situation misérable. Censés être alliés, ou du moins civils régis par un contrat en bonne et due forme, ils sont brimés, maltraités, victimes de discriminations en tout genre et employés à des travaux très durs. Au nombre de 300.000 au total, dont 140.000 en France ils sont employés à toutes sortes de tâches de force comme celles citées plus haut, mais aussi le déchargement des navires ou la maintenance des pièces d’artillerie. Des centaines meurent sous les bombardements allemands, car ils sont souvent dans le Nord, près du front, ou les raids aériens, mais aussi de maladies et de privations. Leur vie sur place est décrite, ainsi que leur retour chaotique au pays dans la troisième partie. On apprend d’ailleurs que peu furent politisés et qu’ils ne jouèrent pas un grand rôle dans la suite de l’histoire chinoise, même si l’on croise indirectement quelques cadres du futur parti communiste chinois dans l’ouvrage, comme Deng Xiaoping qui fut ouvrier en France.

L’ouvrage se conclut par l’implication de la Chine dans le traité de Versailles (1919). Bien que formellement allié, le pays est lâché par les membres de l’Entente, par crainte de s’aliéner le Japon désireux de garder Qingdao et ses avantages économiques. Cela crée en Chine un mouvement très important dans l’histoire de ce pays : celui du 4 mai 1919, une prise de conscience généralisée et un refus de cette abdication. Tokyo doit finalement faire machine arrière en 1922, avant de mieux revenir par la suite et même d’envahir la Chine à partir de 1937.

A ce point de vue-là, l’ouvrage est essentiel. Si la participation de la Chine à la Première Guerre mondiale reste secondaire, elle ne fut pas non plus anecdotique. Les travailleurs furent nombreux, et certains à l’origine des premières communautés d’origine chinoise en France. De plus, cela permet de mieux comprendre les affrontements des puissances européennes en Asie entre 1914 et 1918, et surtout de replacer l’évolution ultérieure des relations sino-japonaises dans un contexte plus large. La situation intérieure de la Chine n’est pas oubliée et l’on apprend les compromissions de certains Chinois, comme celles du président Yuan Shikai (au pouvoir de 1912 à 1916), désireux de s’assurer le soutien de l’Entente pour son projet de restauration de l’Empire à son profit, restauration qui ne dura effectivement que quelques mois. Ce faisant, il contribua à créer une situation de guerre civile qui ne facilita pas les revendications chinoises une fois la paix revenue.

S’il faut débourser 25 euros pour ce livre, j’estime qu’il les vaut largement car l’édition est de qualité et c’est un rare ouvrage en français sur un pays dont on connaît encore mal l’histoire, pourtant liée à celle de la France. On aurait tout de même apprécié en savoir plus sur les travailleurs chinois envoyés en Russie, car leur cas est traité assez rapidement, mais c’est bien la seule, et minime, faiblesse de l’ensemble.

A lire également cet interview de l’historienne en 2014 (pour un autre ouvrage) : : Interview de Li Ma, historienne, sinologue, spécialiste des travailleurs chinois venus en France pendant la Grande Guerre.

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