L’armée de Terre française du 10 mai 1940

Sorti le 20 mai dernier chez Economica, L’armée de Terre française du 10 mai 1940 d’Éric Denis est en quelque sorte le pendant du livre du même auteur sur son homologue allemande de la même époque. Livre de grand format (A4) pas toujours simple à manipuler, mais réalisé ainsi en raison des nombreux tableaux et encarts techniques, il se veut une vision moderne et la plus juste possible des troupes françaises de 1940 d’après sa fiche technique sur la page de l’éditeur. Vendu au prix élevé de 39 euros pour 206 pages, c’est un livre dense et technique qui passe en revue de nombreux aspects du sujet.

Un livre technique

L’ouvrage est organisé de manière thématique, ce qui est tout à fait logique pour le sujet retenu. Il se divise en onze chapitres qui reviennent sur les principales facettes constituant l’étude retenue : la doctrine d’emploi des forces terrestres, l’organisation de l’armée de terre française, son armement, ses véhicules, son financement, sa mobilisation à l’été 1939, ou encore son ordre de bataille au moment de l’attaque allemande du 10 mai 1940 (à ce propos voyez éventuellement, en parallèle, le livre 1940 – La Wehrmacht de Fall Gelb paru en 2018 chez Economica). Le tout sans être exhaustif.

Qu’on se le dise dès le début, l’ouvrage est technique, très technique. Ce n’est pas évidemment pas un « problème » mais il convient d’être prévenu. Ainsi, les tableaux statistiques, sur les caractéristiques des matériels employés, sur la structure du commandement, sur le déploiement des forces fourmillent à chaque page ou presque. L’intérêt est évident : pour la première fois sans doute, autant de données éparpillées et utiles ont été rassemblées au même endroit. Le texte, lui, revient de manière très précise sur l’évolution des matériels, les détails de leur fabrication, les aspects financiers touchant à l’armée de terre, la doctrine d’emploi des forces, les tactiques et stratégies sont aussi décrites. Le tout s’appuie sur de nombreuses cartes réalisées par l’auteur lui-même, ainsi qu’une riche iconographie qui comporte des photos d’unités, mais aussi de documents d’époque qui agrémentent la lecture. Certains points peu connus de l’histoire de l’armée française seront sans doute ici découverts par les lecteurs, et certaines idées reçues battues en brèche, ce qui est toujours une bonne chose.

Un bilan vient compléter l’ouvrage, ainsi qu’un appareil critique hélas assez mince et qui n’est pas l’une des moindres faiblesses de l’ensemble.

Un manque de perspective critique

En effet, la fiche de l’éditeur indique que le livre « est presque exclusivement basé sur les archives, les documents et les témoignages d’époque » ce qui ne laisse pas d’étonner. Un livre d’histoire doit intégrer les recherches scientifiques les plus récentes et s’insérer dans une historiographie, soit une production de livres sur le même sujet. Or, la fiche dit vrai : aucun ouvrage universitaire ne figure dans la bibliographie, à part le livre déjà ancien (2000) de Bruno Chaix. Sans faire une liste exhaustive, les livres de Rémy Porte (voir 1940 Vérités et légendes), Simon Catros ou Max Schiavon brillent par leur absence. Ils auraient pourtant fourni d’importants éléments sur le commandement, l’organisation de l’armée, la diplomatie… Autant de manques qui conduisent à des prises de position qu’on aurait souhaitées plus nuancées, plus précises. Bien des chercheurs ont déjà apporté leur pierre à un édifice de plus en plus imposant et il est dommage de s’en priver.

Il reste possible que ces livres aient été utilisés sans être indiqués, ce qui est aussi un sujet d’interrogation. D’ailleurs, mais peut-être est-ce un choix de l’éditeur pour gagner de la place, sources et bibliographie sont mélangées dans la même rubrique. C’est une erreur « basique » qu’on peine à imaginer. En effet, les sources sont les documents de l’époque étudiée, critiqués, confrontés, décortiqués par l’historien pour établir son récit. La bibliographie, ce sont les livres écrits par la suite sur le sujet étudié. On ne peut donc les mettre sur le même plan, les traiter de manière identique. Ce choix amène le lecteur à confondre les deux, ce qui est regrettable.

D’ailleurs, de nombreuses pages sont constituées uniquement de longues citations de documents d’époque, parfois plusieurs à la suite, sans vraie étude critique. C’est pourtant le rôle de l’historien : qui parle ? Pourquoi ? Quelle portée a ce document ? Comment peut-on le confronter avec d’autres pour en indiquer les limites, les manques ? Recopier des archives, réellement vues, nombreuses, riches, ce n’est pas le sujet, a peu d’intérêt sans critique de l’auteur. On ajoutera aussi que les tableaux et beaucoup d’images ne sont pas sourcés. On comprend bien que les informations viennent souvent des archives, mais ne pas l’indiquer ne permet pas au chercheur ou au curieux de retrouver facilement le document ni de savoir d’où vient l’information.

J’ajouterai que, malgré le titre, l’ouvrage revient largement sur les années 1920-1930. Ce n’est pas inintéressant en soi, car permet de comprendre l’évolution de l’armée, mais appeler le livre L’armée française de 1919 à 1940 serait plus juste. Ainsi, beaucoup de passages sur des projets inaboutis de l’entre-deux-guerres, ou sur des prototypes de véhicules ayant existé à quelques exemplaires peuvent être intéressants pour comprendre les essais ayant conduit aux projets finaux… Mais n’aident pas vraiment à avoir une vision claire de l’armée de mai 1940 : que représentent des modèles existant à quelques unités ou dizaines d’unités dans une armée de plusieurs millions d’hommes et de dizaines de milliers de véhicules ? Leur présence ou non sur le champ de bataille est au mieux anecdotique. Je terminerai sur ce point. J’ai dit que l’ouvrage était technique, et il faut vraiment en être conscient. A trop détailler l’évolution des tourelles ou des chenilles d’un char, on en oublie d’avoir une vision d’ensemble et c’est ce qu’un historien de métier comme moi reprochera aussi au texte. Un néophyte risque de s’y perdre, un lecteur avisé de manquer la cible. Qu’il soit permis de dire qu’il ne s’agit pas de distribuer des bons et des mauvais points : les historiens se font sans cesse relire et critiquer, et doivent maîtriser beaucoup de règles formelles et informelles, comme une hauteur de vues, une prise de distance avec son sujet qui semblent en partie manquer ici.

Au final, il s’agit là d’un ouvrage très dense, fouillé, technique, qui apporte beaucoup d’informations utiles. Voyez l’aperçu ci-après pour en juger. Toutefois, elles ne sont pas assez remises en perspective, critiquées, mises en dialogue avec l’imposante littérature scientifique. Elle est pourtant disponible pour quelques dizaines d’euros, en partie gratuite (Cairn, Persée) et surtout pas réservée à un étroit public universitaire. Un immense travail et une passion sincère de l’auteur se devinent derrière l’ouvrage et il ne s’agit absolument pas de le remettre en cause. Les faiblesses réelles qui ont été indiquées sont néanmoins bien présentes.

Fiche du livre chez l’éditeur.

 

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5 Commentaires

  1. Bonjour M. Murez,

    Tout d’abord, je précise que je suis l’auteur de cet ouvrage.

    J’ai lu avec attention votre recension et je tiens tout d’abord à préciser que toute critique est utile lorsqu’elle est constructive, et, bien évidemment, je ne doute pas que la vôtre a été écrite dans ce sens.

    Mais tout porte à croire que l’objectif de mon ouvrage n’a pas été compris. Peut-être ai-je été insuffisamment explicite sur ma démarche.

    En effet, l’objectif n’était pas de proposer une Xième analyse historique de l’armée française de 1940 mais de fournir au lecteur le plus grand nombre de clés possible afin de lui permettre de comprendre et de se faire sa propre idée sur les causes et les raisons qui ont poussé les militaires et les politiques à prendre leurs décisions en les replaçant dans le contexte de l’époque.

    Et pour se faire, il fallait impérativement s’affranchir de l’imposante bibliographie déjà écrite sur le sujet, forcément plus ou moins subjective, et d’en revenir presque exclusivement aux sources primaires, à savoir les archives, les témoignages et les documents d’époque.

    Il ne s’agissait donc pas d’intégrer les travaux et analyses (tout à fait respectables dans la majorité des cas) d’autres auteurs et historiens mais de restituer des informations très peu accessibles pour l’immense majorité des lecteurs.

    Pour illustrer mon propos, je vais vous donner un exemple à mon sens facilement compréhensible avec la “fameuse” tourelle monoplace des chars français. Tous les auteurs (ou presque) ayant abordé le sujet ont exprimé les difficultés bien réelles engendrées par cette configuration. Leurs avis sont presque unanimes sur le sujet et le lecteur retient en toute logique que la décision prise à l’époque est absurde et qu’elle sera fâcheuse pour les troupes blindées françaises.

    C’est exact, mais si l’on s’arrête là, on ne peut proposer qu’un avis biaisé par un manque d’informations que seules les archives peuvent compléter, voire rectifier. En effet, il ne faut pas prendre les décideurs des années de l’entre-deux-guerres pour des imbéciles. Les faiblesses de la tourelle monoplace sont déjà fort bien connues à cette époque, en particulier grâce à l’expérience acquise par l’utilisation du char FT depuis la Première Guerre mondiale.

    Si ce principe monoplace a été maintenu, c’est parce qu’il possède également de nombreux avantages qui ne sont en général pas proposés dans les écrits critiques existants, le contexte de cette prise de décision en étant également un facteur majeur. Les proposer au lecteur (tout comme les inconvénients) lui permet donc de comprendre pourquoi ce principe a été retenu en lui faisant prendre connaissance des éléments à charge et à décharge. Libre à lui d’ensuite se faire sa propre opinion sur la question, mais au moins, il possède l’ensemble des clés lui permettant de tirer ses conclusions.

    Or, pour permettre au lecteur d’appliquer cette méthode à ce sujet comme sur bien d’autres, il faut impérativement s’affranchir des innombrables écrits existants, et de rester neutre, mais aussi de proposer sans analyse l’ensemble des informations disponibles dans les archives afin de ne pas influencer les conclusions qu’il peut en tirer. D’où, sur la 4eme de couverture : ” Il semble donc nécessaire de retracer dans le détail et sans complaisance l’histoire de cette armée de Terre et de ses moyens, afin de proposer au lecteur une vision objective s’affranchissant des poncifs simplistes souvent évoqués depuis des décennies.”

    Fort heureusement, dans les nombreux retours que j’ai eu de la part de mes lecteurs, ma démarche a été comprise. Pour s’en convaincre, il suffit par exemple de lire les premiers commentaires et recensions exprimés par des lecteurs, des spécialistes de la période ou d’autres auteurs, facilement trouvable sur le net ou sur le forum que j’administre.

    Cordialement

    Eric DENIS

  2. Bonjour Monsieur,

    Vos remarques ne font que me conforter dans mon analyse précédente. Livrer des sources dans commentaire, édition critique ou orientation bibliographique est plus dangereux que vous ne semblez le croire. Pourquoi ne pas appliquer ce raisonnement à des textes politiques plus nauséabonds à ce compte-là ?

    Cette volonté qui est la vôtre de “s’affranchir” du travail de l’historien me choque à titre personnel, et vos propos laissent croire que celui-ci est partisan et néglige les archives. Or, c’est vous-même qui semblez méconnaître sa démarche.

    Elles sont à la base de son travail. Il les trie, les critique, les ordonne, les confronte, et son analyse nourrie du travail de ses pairs donne le récit historique. Vous dites aussi qu’il faut replacer les choses dans le contexte de l’époque… C’est exactement ce que fait un historien, qui est aussi quelqu’un au récit le plus neutre possible, ce que vous appelez de vos vœux…

    C’est quand même assez fort de café de lire cela ! N’inversons pas les rôles. Entendre un son de cloche unanime sur son propre forum ne doit pas aider, certes.

    Bonne continuation.

    Jean-Baptiste Murez,
    Docteur en histoire.

  3. On résume:
    D’un côté un auteur qui dit que les autres ne sont pas objectifs et qu’ils transforment les faits pour aller dans leur sens.
    De l’autre, un docteur en Histoire qui explique que le travail d’un historien est de peser le pour et le contre pour établir au mieux la vérité historique sans parti pris.
    Et au final, deux personnes qui n’apprécient pas les critiques négatives…

    je crois que sur ce coup, je suis un historien PARFAIT !!!!

  4. Bonjour M. Murez,

    Je préfère ne pas poursuivre ce débat. Le lecteur jugera de la pertinence de mon ouvrage, car au final, c’est son avis qui prime.

    Cordialement

    Eric Denis

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