Le général Humbert – Héros de l’Irlande

Un homme de basse extraction

Le Général Humbert (1767-1823). Héros de l'IrlandeLes guerres de la Révolution et de l’Empire ont vu passer des centaines et des centaines d’officiers généraux. Si quelques-uns résonnent encore dans la mémoire nationale, la plupart ne sont connus que des historiens professionnels, des amateurs passionnés ou des sociétés d’histoire locale qui entretiennent le souvenir d’un enfant du pays. Le général Humbert, originaire des rurales Vosges, fait partie de ceux-là. Héros de l’Irlande, seul général français ayant débarqué dans ce pays pendant la période considérée, il a laissé un souvenir encore vif dans l’île d’émeraude, là où l’on se souvient peu de lui en France, malgré quelques publications et reconstitutions historiques.

C’est un personnage qui méritait une biographie scientifique, ce que s’attache à faire le colonel Ortholan. Docteur en histoire, ancien conservateur du musée de l’Armée, il est déjà l’auteur de nombreux livres d’histoire militaire d’un grand intérêt, notamment car s’attachant à expliquer des faits et personnages qui ont peu retenu l’attention d’autres que des spécialistes. L’officier et historien « s’attaque » cette fois à Amable Humbert, né en 1767 et mort en 1823. Dès le début, l’auteur a la prudence historienne de ne pas colporter de nombreux clichés sur son personnage et de dire que bien des aspects de sa vie sont mal documentés. C’est notamment le cas du début de son existence. Le manque de documents empêche une reconstitution très assurée, ce qui n’est pas masqué. On sait en fait peu de choses de ses premières années, si ce n’est qu’il est né à Saint-Nabord près de Remiremont. Il n’a pas une éducation très solide, il écrit avec de nombreuses fautes de français tout au long de sa vie. Descendant de paysans vosgiens, rien ne le destinait à une grande carrière militaire. Il va pourtant connaître une certaine ascension et célébrité.

Une carrière intéressante

Celles-ci sont liées à la Révolution française, berceau de tant de carrières, fulgurantes comme plus modestes. L’homme s’engage ainsi comme volontaire dans un bataillon des Vosges en 1792 et va servir sur de nombreux théâtres d’opération comme progresser dans la hiérarchie des grades. D’abord rapidement, puisqu’il est général de brigade à 27 ans, mais il ne dépasse jamais ce stade. En effet, brillant pour les coups de main, inventif, assez doué avec ses hommes, il manque aussi d’envergure stratégique, de manières, semble plus adapté à la guérilla qu’aux commandements de grands bataillons.

Il est d’ailleurs engagé longtemps en Vendée, et en Bretagne rebellées contre le gouvernement révolutionnaire et plus propices à la « petite guerre » qu’aux manœuvres dans une large plaine comme Austerlitz. Il n’y manque pas d’inventivité, parlemente avec les chefs vendéens et chouans, donne de sa personne quand les Britanniques opèrent un débarquement de royalistes à Quiberon. Toutes ces opérations, et les suivantes, sont décrites au plus près du terrain, souvent même un peu trop. Suivre la moindre unité sur le champ de bataille amène à un peu de confusion, même s’il y a de nombreuses cartes, et conduit à perdre de vue l’ensemble. S’il y a dans le livre des réflexions plus générales et intéressantes sur les contextes politique, social et militaire, on aurait aimé qu’elles soient plus présentes au fil de l’ouvrage.

De plus, et c’est plus grave, la prudence de l’historien évoquée au sujet de la carrière d’Humbert semble disparaître lorsqu’il s’agit de qualifier certains faits. La neutralité nécessaire à l’histoire est plusieurs fois battue en brèche et l’auteur semble pencher du côté d’un camp plutôt que l’autre. Or, les préférences personnelles devraient s’effacer devant l’exposé critique des faits. On lit par exemple, p. 30, que Louis XVI « aurait pu sauver [le 10 août 1792] in extremis la monarchie, tel un Henri IV à la tête des gardes-suisses qui le défendaient ». Non seulement c’est faire fi du tempérament d’un Louis XVI qui aurait été bien incapable de se mettre au premier rang d’une troupe armée, mais cela n’apporte rien au propos. Quand bien même les Suisses auraient soutenu l’assaut, il est impossible de savoir si cela aurait sauvé ladite monarchie déjà bien mal en point à cette date. D’autres passages au sujet de la Vendée de la chouannerie sont également discutables, alors que ce sujet très complexe nécessite une infinie prudence.

Une ascension brisée

Les pages sur l’Irlande sont bien plus intéressantes. Protégé par le général Hoche, connu pour son sens tactique, Humbert fait partie de deux expéditions en direction de cette île (1796 et 1798), destinées à la soulever ou soutenir sa révolte et, ainsi, piquer le flanc de l’Angleterre (résumés à lire ici et aussi ici sur mon site). Elles échouent toutes les deux mais il est le seul à parvenir à débarquer à l’été 1798 avec une petite troupe qui se maintient une vingtaine de jours dans le nord-ouest, bat à plusieurs reprises les Britanniques et met en émoi le Royaume-Uni. En très nette infériorité numérique, Humbert doit toutefois se rendre et est emprisonné un court moment avant d’être échangé et de revenir en France.

Les raisons des succès momentanés comme de l’échec final sont bien analysées et constituent le cœur de l’ouvrage. Même épisodique dans l’histoire de France, ce débarquement réussi a eu un immense retentissement en Irlande et prouve que briser le blocus de la flotte britannique – marquée par d’intenses mutineries en 1797 – était possible. La marine française, quoique très désorganisée et en mauvais état, a accompli des tours de force avec les moyens dégradés dont elle disposait et n’a pas démérité. On imagine que les événements auraient pu être différents si elle avait été dans un autre état. La carrière d’Humbert en aurait sans doute été elle aussi changée. Par la suite, il ne cesse d’interpeller ses chefs au sujet d’autres descentes à opérer dans les îles britanniques, sans suite.

En en restant à l’histoire, on retrouve notre personnage envoyé dans un autre théâtre d’opérations un peu particulier à son retour de captivité, Saint-Domingue. L’île est révoltée contre le pouvoir colonial et le Premier Consul y envoie une force importante pour la reprendre. Suivre Humbert permet justement de s’intéresser à ces aspects périphériques, géographiquement parlant, de l’histoire de la Révolution et de l’Empire, mais pas anecdotiques du tout. Or, il ne s’y révèle pas excellent, a des démêlés avec le commandant en chef, Leclerc, beau-frère de Bonaparte alors au pouvoir, s’enrichit peut-être de manière douteuse. Il est rappelé en France, et c’est le début de la fin pour lui. Malgré l’absence de preuves réelles, écrites à son sujet par Leclerc, il est suspendu et ne retrouvera jamais de commandement, hormis des exceptions. Un faisceau de mauvaises décisions, et un concours de circonstances se conjuguent pour lui nuire. Assez revendicatif (il veut le grade supérieur, est persuadé qu’il doit retenter quelque chose en Irlande), il inonde en effet depuis des mois les bureaux des ministères avec des suppliques, ce qui lasse. De plus, il passe pour un comploteur trop républicain et peu proche de Bonaparte, alors que ses protecteurs ont disparu (Hoche est mort).

Sa mauvaise prestation à Saint-Domingue et l’indifférence de Napoléon ont raison du reste. Laissé dans l’incertitude pendant des années sans réelle décision à son sujet, il finit par être réformé puis admis à la retraite de manière anticipée, même s’il a commandé brièvement une dernière fois en l’absence de l’Empereur occupé vers Wagram, lorsque les Britanniques ont débarqué à Walcheren aux Pays-Bas (1809). L’auteur n’hésite pas à dire qu’il aurait pu être rappelé en 1813 lorsque, après la terrible retraite de Russie, manquant de cadres, le maître de la France redonne du service à des militaires longtemps écartés. Ce faisant, Henri Ortholan rappelle que le cas d’Humbert n’est pas isolé et que plus d’un destin a été modifié par les volontés de l’Empereur. Le livre a le grand mérite de nous faire rentrer dans le quotidien de quelqu’un qui n’a pas été au-delà du grade de général de brigade, qui n’est pas devenu maréchal et n’est pas passé au premier plan. Or, l’histoire est aussi faite de ces officiers-là. Humbert lui, n’est pas rappelé au retour de Russie, car il obtient la permission de partir aux États-Unis en 1812.

Une fin de vie picaresque

Cette dernière partie de sa vie est aussi très intéressante. L’officier vosgien rejoint l’histoire de nombreux exilés (volontaires ou non) ayant fui le vieux continent en proie aux convulsions révolutionnaires pour venir rôder dans les Caraïbes et le golfe du Mexique. Lui tente de se faire employer par les jeunes États-Unis, et participe d’ailleurs aux côtés des Américains à la défense de la Nouvelle-Orléans, attaquée début 1815 dans le cadre de la guerre américano-britannique de 1812-1815 (voir l’ouvrage de S. Roussillon). La paix revenue, il est remercié et erre les années suivantes entre Louisiane, Texas et Mexique. Il prend fait et cause pour les révolutionnaires mexicains occupés à soulever leur futur pays contre la couronne espagnole, se retrouve embarqué dans des histoires de flibustiers avec les fameux frères Lafitte, avant de sombrer dans l’alcool et la misère à la Nouvelle-Orléans où il meurt en 1823. Toujours connu comme « le général Humbert », auréolé de son prestige acquis en Irlande, il reste surveillé par les autorités françaises comme espagnoles et américaines jusqu’à la fin de sa vie, mais de vrais honneurs lui sont rendus à sa mort. L’ouvrage se termine par d’utiles pages sur sa mémoire des deux côtés de la Manche et de l’Atlantique et de belles lignes sur la relation de la France à son passé peuvent être lues.

Hormis les réserves que j’ai émises plus haut, à savoir des passages tenant d’une forme d’histoire militaire un peu passée de mode et certaines prises de position peu nuancées, on appréciera la lecture de ce qui est sans doute la biographie définitive sur Humbert. Henri Ortholan a vu de nombreuses archives provenant de nombreux pays, a mis au jour des documents inédits expliquant un peu mieux la vie privée du général qu’avant et nous offre un voyage en compagnie d’un officier haut-en-couleurs et s’étant illustré sur des champs de bataille d’habitude peu évoqués. On ne peut que souhaiter que cette œuvre, ainsi que d’autres déjà écrites sur des personnages auparavant moins connus (voir cet article), donnent envie aux chercheurs de sortir de l’ombre certaines individualités remarquables.

Le Général Humbert (1767-1823). Héros de l’Irlande, éditions Olizel, 2022.

 

Terminons par une chanson irlandaise évoquant le débarquement avorté de 1796 : Bantry bay – The French on the sea :

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