Le général Lamarque ou la gloire inachevée

Le général Lamarque ou la gloire inachevéeParu en juin dernier aux éditions Memoring, Le général Lamarque ou la gloire inachevée est la version remaniée de la thèse de Gonzague Espinosa-Dassonneville, consacré au bouillant personnage dont les funérailles mouvementées ont été immortalisées dans les Misérables de Victor Hugo. Toutefois, à part cet épisode final, force est de constater que le général Lamarque (1770-1832) reste un personnage méconnu du grand public. Ni maréchal ni grand ministre sous l’Empire, il ne devint pas non plus chef du gouvernement ou figure centrale de la Révolution de 1830. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un important personnage de la vie politique et militaire françaises des années 1790-1830, et c’est l’un des grands mérites de cet ouvrage que de le tirer de l’ombre relative dans laquelle il était jusque-là confiné.

Un général de la Révolution et de l’Empire

L’ouvrage suit logiquement un plan chronologique, même s’il ne s’agit pas d’une biographie « à l’ancienne » où chaque faits et gestes, même les plus insignifiants, du personnage sont décrits. Il s’agit quand même d’une étude complète de Maximien Lamarque dans son temps : si ses actions militaires et politiques occupent une grande place du récit, l’auteur ne néglige pas pour autant l’homme privé, ses relations familiales et amoureuses, la gestion de son patrimoine et ses doutes. Ce livre est la preuve que la biographie retrouve toute sa place dans l’écriture scientifique.

Né en 1770, un an après Napoléon, dans une famille de la bourgeoisie de Saint-Sever dans les Landes, le jeune Maximien Lamarque fait partie de cette génération qui a vingt ans lorsqu’éclate la Révolution française. Il suit assez tôt son père, élu comme député aux États-Généraux, à Paris. Il s’agit, pour le lecteur, d’une position privilégiée pour comprendre ces années importantes. En effet, si l’on a tendance à ramener 1789 et la suite à la capitale française, Paris ne résume pas la période. Certes, les principales décisions politiques s’y prennent, les assemblées s’y situent et les changements de régime y ont lieu. Pourtant, à travers le cas des Lamarque, comme d’autres acteurs de la Révolution d’ailleurs, on voit bien les répercussions de la Révolution dans le reste de la France. L’auteur montre bien que les événements sont commentés dans les Landes où une partie de la famille reste, que des sociétés locales s’affilient aux clubs révolutionnaires parisiens, qu’on lève des hommes pour la guerre, que les décisions politiques y ont des conséquences.

De plus, la proximité de l’Espagne est d’importance : elle est en guerre contre la France en 1793, les Bourbons d’outre-Pyrénées ayant été indignés, entre autres, par la mort de Louis XVI. Or, c’est finalement l’armée que choisit le jeune Maximien, dont la carrière va presque être exclusivement marquée par des fronts secondaires. Il est ainsi présent dans la guerre précédemment décrite, son baptême du feu. Par la suite, ce schéma se répète presque de manière identique jusqu’en 1815. A part Wagram, il ne participe à aucune des batailles majeures de la période révolutionnaire et impériale.

S’il en conçoit de l’aigreur, cela permet au lecteur de décentrer le regard et de comprendre que les années 1789-1815 doivent se voir à une échelle plus large que les mouvements des troupes de l’an II puis de la Grande Armée. Lamarque progresse en grade au fil des ans, est employé sur des fronts difficiles, qui manquent de moyens. Il combat des guérillas bien organisées (Calabre, Catalogne…), et, comme il s’avère excellent à cette tâche, par une sorte de cercle vicieux, on le remploie pour des missions similaires. En 1813, il est en Espagne quand le sort de l’Europe se joue en Russie puis en Allemagne. En 1815, il est en Vendée qui se soulève à nouveau après le départ de Louis XVIII, et pas à Waterloo. Toutefois, ces fronts ne sont finalement pas si « secondaires » que cela. L’auteur montre très bien leur grande importance dans une Europe en guerre et la défaite finale de Napoléon s’est aussi jouée en Espagne et en Italie, mouroirs pour les soldats français, bordées par une Méditerranée sous contrôle britannique presque incontesté. C’est l’un des très grands mérites de ce livre que de revenir sur ces théâtres très rarement décrits, hormis dans des publications très ciblées.

Un parlementaire de la Restauration et de la monarchie de Juillet

Jugé trop proche de Napoléon par les uns, mal vu dans certains cercles du pouvoir pour avoir lutté en Vendée en 1815, Lamarque doit partir de France à la chute de Napoléon. Après des années de proscription et d’exil il rentre au pays et opère lentement sa mue vers la fonction de député. Cette deuxième partie de sa vie, après Napoléon, occupe à juste titre la moitié du livre et elle n’est pas moins passionnante que les coulisses de l’Empire. On en apprend beaucoup sur les exilés chassés de France en 1815, sur le fonctionnement des assemblées de la monarchie restaurée et sur le difficile apprentissage de la vie parlementaire. L’ouvrage rend très bien cette atmosphère de tension autour du trône, de passes d’armes parlementaires de haute volée, de complots pour renverser les Bourbons… Mais aussi la coupure entre population et élites, dans une France où 100.000 (puis 150.000 après 1830) personnes seulement votent sur 40 millions d’habitants.

Admirateur des orateurs de 1789, Lamarque n’a jusque-là pas été un politique mais l’idée lui a traversé l’esprit. Fidèle à Napoléon pendant et après l’Empire, il n’est pas pour autant un adepte de l’autoritarisme de l’Empereur. S’il défend jusqu’à la fin de sa vie la gloire militaire, les vieux soldats et l’armée en général, il se range aussi peu à peu dans le camp des libéraux sous la Restauration et la monarchie de Juillet. Cet ensemble mal défini (il n’y a pas de partis politiques au sens actuel en France à l’époque) est assez modéré. Il lutte pour le respect des textes (la charte de 1814 puis de 1830), pour les droits individuels, et souhaite leur extension à la bourgeoisie cultivée.

On suit avec intérêt Lamarque, recrue de choix pour les libéraux, dans ses échecs pour se faire élire, dans sa difficile reconversion de militaire à politique et dans ses combats parlementaires où il s’avère être un adversaire d’une certaine renommée. On croise avec bonheur des vieilles figures toujours en politique (La Fayette, Talleyrand…) comme des nouvelles générations appelées à de brillantes carrières (Thiers, Barrot…). Là encore, les allers-retours entre Paris et les Landes sont d’une grande importance pour comprendre la France de l’époque et l’auteur le montre fort bien. Hélas pour le général, il meurt prématurément lors de l’épidémie de choléra en 1832 et ses funérailles sont l’occasion de troubles dirigés contre le pouvoir, et magnifiés par la suite par Hugo. Il laisse l’image d’une « gloire inachevée » pour reprendre le titre de l’ouvrage. Inachevée, mais pas inintéressante. On espère que cette très bonne biographie donnera l’envie à des futurs chercheurs d’écrire l’histoire de figures comme Lamarque, un peu oubliées, à la fois des universitaires et du grand public, mais pourtant aussi importantes que des maréchaux ou des ministres fameux pour comprendre l’histoire.

Au final, il s’agit d’un excellent livre. Le fait qu’il soit tiré d’un travail doctoral ne doit pas effrayer le plus grand public : Le général Lamarque est très accessible, bien écrit et facile à lire. Il s’adresse aussi bien aux spécialistes qu’à ceux qui s’intéressent aux périodes charnières pour l’histoire de France qu’a vécues le personnage. Vendu à un prix raisonnable (25 euros), il fait l’objet d’une belle édition qui ne sacrifie pas pour autant l’appareil critique. On regrettera juste quelques coquilles et que la riche iconographie ne soit pas toujours bien visible, ni plus commentée. Enfin, on aurait aimé en savoir plus sur la mémoire du général Lamarque jusqu’à nos jours, même si quelques mots sont dits dessus.

Fiche éditeur.

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