Passer du jeu de plateau au jeu vidéo peut sembler être une évidence tant ces deux loisirs paraissent voisins et partagent des thèmes communs. Pourtant, la tâche est bien plus complexe qu’on pourrait le croire et certains développeurs s’y sont déjà cassés un peu les dents par le passé. Voyons comment les français de Studio Nyx ont su composer avec cet exercice de style.

Du métal aux pixels : l’art délicat de l’adaptation

Sorti en 1992 sous la direction de Marco Pecota, Legions of Steel ne cherchait même pas à cacher l’influence nette de Space Hulk. Le jeu assumait cet héritage et cela lui allait très bien, car il s’agissait d’un très bon clone du célèbre jeu de Games Workshop.
Hasard ou pas, il se trouve que le fameux Space Hulk a été adapté assez récemment en jeu vidéo, avec un premier opus fidèle au jeu de plateau (voir notre test Space Hulk : dans l’espace, personne ne vous entend prier) mais assez décrié et une suite elle baptisée Ascension, plus orientée jeu vidéo et qui a nettement plus convaincu les fans de jeux sur PC et la critique. Le succès d’Ascension a-t-il amené l’éditeur Slitherine à vouloir proposer son propre jeu d’escouade tactique pour surfer sur ce succès ? Difficile à dire car il faut en effet s’attendre à des comparaisons incessantes entre les deux, et il est évident que le budget de Legions of Steel n’avait sans doute rien à voir avec celui du géant GW.

Autant le dire tout de suite, le contrat a été rempli haut la main par le studio français. Les mécanismes de jeu ont été parfaitement respectés, ils sont à la fois simples d’accès mais suffisamment riches pour que les parties soient denses et intéressantes.

Le studio Nyx a fait le choix de laisser tomber les jets de dés pour réaliser cette adaptation (à l’exception du jet d’initiative à chaque tour). Fonctionnant à l’origine avec 2D6 fournis dans le boîte de jeu, on passe dans cette version à des calculs exprimés sous forme de pourcentage, impactés par des modificateurs qu’on peut faire apparaître dans un menu déroulant qui vient préciser tous les facteurs affectant les chances de réussite. Les amateurs apprécieront ce changement bienvenu pour fluidifier le jeu ainsi que la précision dans les probabilités.

Adapter, c’est modifier intelligemment, et c’est un mal nécessaire lorsqu’on transpose un jeu de plateau en jeu vidéo, car les deux supports sont différents. Le studio Nyx a fait des choix ingénieux, et des ajouts bienvenus, comme la vue tactique par exemple, très utile pour bien repérer les entrées / sorties, la disposition des forces, etc.

Enfin, toujours dans la perspective d’une adaptation intelligente, les développeurs ont intégré deux campagnes, dont une, assez longue, qui est en fait un important didacticiel permettant de couvrir pratiquement tous les aspects des régles. Le tout mis en scène de belle manière à travers des cinématiques du meilleur effet, en bande dessinée façon comics book. Tout de suite, le joueur de jeu vidéo a nettement moins le sentiment de se trouver devant une adaptation brute et poussive d’un jeu de plateau, sans réel effort de la part du développeur.

Le jeu d’escouade tactique pour tous : ne confondons pas simplicité et simplisme

Ce Legions of Steel a été conçu dès le départ dans la perspective d’en faire une application iPad, cela se ressent et fera probablement grincer les dents acérées des joueurs PC, surtout en ce qui concerne l’interface utilisateur, clairement pensée pour les supports tactiles.
On souhaitera donc la bienvenue aux gros boutons, à un menu d’options quasi inexistant, et à des manipulations parfois fastidieuses, notamment l’appui sur une unité pour faire apparaître des flèches qui permettent de la réorienter. Vous vous en rendrez compte par vous-mêmes la première fois que vous voudrez faire tourner un de vos soldats à 180° !

Mais bon, ne pinaillons pas trop quand même, dans l’ensemble, le jeu tourne comme une horloge et la prise en main, même sur PC, est impeccable. Ne parlons pas de l’iPad puisque je n’en possède pas (il faudrait d’ailleurs que Slitherine se préoccupe un peu plus des possesseurs de systèmes Android, clairement délaissés !), mais gageons qu’un tel jeu sur un support mobile est un sacré poids lourd au milieu des candy clash surfer.

Venons-en au principal : la stratégie. Après tout, on ne joue pas vraiment à ce genre de jeu pour tomber à la renverse devant des graphismes exceptionnels. A ce sujet, encore une fois, le jeu ne déçoit pas. Fort d’un mode campagne, escarmouche, multijoueur et chaise tournante (hotseat), il propose d’emblée un contenu suffisant pour vous occuper pendant longtemps, et le fait d’avoir pensé à un mode hotseat est un plus indéniable.

Il s’agit bien sûr d’un jeu tactique, comme tous les jeux d’escouade. Les gros méchants ont leurs points d’entrée, et les objectifs varient en fonction des cartes. Détruire un terminal qui va ralentir les Machines, secourir un groupe, éliminer X quantité de robots, etc. Classique, mais efficace. Par rapport à Space Hulk, on appréciera la taille des cartes, bien plus grandes dans la plupart des cas et donnant nettement moins l’impression de se marcher dessus dans des couloirs affreusement étroits.

Du coup, on pense davantage à une stratégie globale, au maintien de certaines positions, aux passages qu’on va emprunter, à l’utilisation de certaines compétences comme le tir de suppression pour contrôler l’accès à un couloir. Cela donne au jeu une dimension « jeu d’échec » très intéressante où il faut tirer partie du placement sur la « grille » et des compétences utiles. Dans le tutoriel (voir mes deux vidéos de présentation ci-après), cela peut même prendre des allures de puzzle game.

Le système de jeu est quant à lui assez simple, mais loin d’être simpliste, et cela peut constituer une entrée intéressante dans le genre pour un public plus jeune ou qui souhaite s’initier. Pour les vétérans des jeux de combats tactiques, quelques manques seront sans doute à déplorer.

A deux doigts d’un jeu incontournable ?

Ce jeu ne deviendra pas une référence, en tous cas pas dans le monde du gaming PC, c’est évident. Pourquoi cela ? Simplement car son développement conçu pour tablettes amène certaines limitations dans la profondeur du gameplay. Il ne faut pas oublier qu’une des choses les plus appréciables dans Space Hulk, c’est le fait de mener des campagnes en gardant les mêmes personnages, à qui on peut donner des noms, personnaliser l’apparence, et faire évoluer l’armement et les compétences. C’est d’ailleurs un des fondements du genre amené par des jeux comme Jagged Alliance.

Or, ici, rien, les soldats sont indifférenciés. Les seules distinctions sont celles des grades puisqu’on a les commandos, le caporal et le sergent, qui eux disposent d’étoiles de commandement leur permettant d’effectuer des manœuvres supplémentaires, des tirs, déplacements, esquives, ou même améliorer la précision d’un tir un peu difficile. Pas de classes de personnages donc, pas d’équipement ni de compétences spécifiques. Pour le joueur pointilleux et habitué à trouver des surprises sur les corps de ses adversaires ainsi qu’à l’hyper-personnalisation de l’apparence de ses soldats, ici ce sera évidemment un gameplay un peu léger.

Derniers mots

Pour conclure, je rappellerai que Legions of Steel est vendu 17,99 euros actuellement sur Steam, son prix est très accessible lui aussi, et il serait vain de voir en lui une sorte de X-Com en jeu de plateau ou un énième Space Hulk. Legions of Steel ne prétend pas du tout faire autre chose que bien adapter sur tablette numérique un jeu de plateau on ne peut plus sympathique, et c’est ce qu’il fait avec brio.

Si vous recherchez jeu de plateau tactique sur le thème de combats d’escouades contre des aliens ou, en l’occurrence, des robots, si vous recherchez un jeu qui ne soit pas prise de tête et qui propose néanmoins du challenge tout en restant accessible et intéressant, vous aurez bien du mal à trouver mieux actuellement.

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Le jeu d’origine, avec son assemblage de tuiles façon puzzle, était une excellente réinterprétation de Space Hulk, l’équipe de Studio Nyx avait donc entre les mains une très bonne base de gameplay.
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La vue tactique apporte une grande lisibilité par son système de couleurs flashy, très utile sur les cartes grandes et encombrées afin de s’y retrouver.
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Un soin particulier a été consacré à la mise en place du contexte de Legions of Steel avec ces cinématiques très BD qui accompagnent le tutoriel de façon très agréable pour l’oeil.
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Des gros boutons pour des gros doigts, l’interface du jeu trahit un développement pensé de façon évidente pour des supports mobiles. Mais dans l’ensemble, le joueur PC ne pestera pas trop car le fonctionnement global à la souris ne pose pas de problèmes sérieux.
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J’ai aimé ce niveau du tutoriel où nos 4 soldats doivent venir à bout de 12 machines sans qu’aucune d’entre elles n’atteignent un des marqueurs jaunes, il faut leur régler leur compte en un tour, pratiquement. En dehors du côté puzzle sympathique, cela apprend également de façon efficace aux joueurs à tirer partie au maximum des compétences des soldats.
  • Gameplay très accessible.
  • Mode campagne impeccable, avec cinématiques style BD.
  • Plusieurs modes de jeu dont le PBEM et le hotseat !
  • Recréation intelligente d’un excellent ancien jeu de plateau.
  • Beaucoup de soins apportés au détail, volonté évidente de bien faire.
  • Profondeur stratégique un peu trop juste pour les vétérans des jeux de combats d’escouades.
  • Jouabilité style tablette qui ne plaira pas à tout le monde.
  • Aucune personnalisation des escouades et des soldats.
  • Trop peu d’effets sonores.
Infos pratiques

Date de sortie : 16 juillet 2015

Studio – Éditeur : Nyx Studios / Matrix-Slitherine

Site officiel : legionsofsteel.slitherine.com ; fiche sur Steam ; fiche chez Matrix ; fiche sur iTunes

Prix :  19, 99 € (téléchargement – PC ; 9,99 $ sur iPad)

NDLR : Legions of Steel avait tenté sa chance en 2013 sur Kickstarter, mais en vain. Le projet fut toutefois heureusement relancé l’année suivante par Slitherine.

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